Georges

Georges

samedi 10 mars 2018

La nef des fous


Je regarde les gens, chacun dans leurs films.
Une meuf arbore le sourire discret de ceux qui passent une bonne journée, elle accueille les secondes qui s'offrent à elle avec une décontraction qui se propage comme un feu. Je ramasse les miettes et je pense à ces moments fugaces et merveilleux où l'on court sur le fil, on cesse de subir ses ondulations, on danse sur les ondes de choc sans flipper une seule seconde de la chute possible. Je profite de l'influence positive de cette apparition pour m'ancrer dans un bien être diffus, ça marche à tous les coups, il suffit d'accepter, se laisser traverser de part en part par la chance des autres comme on partage la sienne lorsqu 'elle triomphe et qu'on a le cœur comme une fournaise.

Un truc qui vient avec le temps, c'est la certitude réconfortante d'avoir avec le monde entier la ramasse en partage. On sait que tout le monde recompte ses dents régulièrement après s'être bouffé le trottoir. Personne n'y coupe et ceux qui disent le contraire raconte des conneries. Pendant longtemps, je me suis dit, comment font les gens ? Aujourd'hui je sais : ils s'arrangent, se démènent, ils se débattent avec des spectres, seuls les contours changent, plus ou moins flous.

On se fabrique des épouvantails, pour chasser la merde quand elle se pointe en tsunami.Tous autant que nous sommes, on en chie à intervalles réguliers. On se livre des batailles sans merci qu'on cache derrière des simagrées. Je me dis que c'est une politesse qu'on se fait les uns aux autres. On va pas se sortir les tripes sur la table, on va pas faire un concours de cicatrices.
Alors, entre les déconvenues, on est plaisant, on a de l'humour jusqu'à ce qu'on en ait plus. On fait durer la plaisanterie jusqu'à la grimace, après on se terre un peu, la peur nous sort par les yeux.
Quand on pige que tout le monde est terrifié, on sort de la contemplation égocentrée de nos croûtes fraîches, sèches et enfin, disparues. C'est un cycle qui prend plus ou moins de temps, faut pas être trop pressé.

Je pense à tout ça en regardant les gens se serrer sur les terrasses pour avoir la primeur des rayons encore frais d'un soleil timoré.
On se déplace avec lui, il fait ce qu'il veut de nous.
Je les regarde et je me dis qu'eux aussi, bien sûr, ils ont toute une liste noire de renoncements et d'abnégations.

J'écoute des conversations, des bribes, je me prends pour une envoyée spéciale en mission secrète. Je prends des notes destinées à me rassurer sur une hypothèse que je prends de plus en plus pour la vérité : nous sommes tous cinglés.

Je vois des gens sur des barques, des gens qui voguent au fil des flots lunatiques qui malmènent les trajectoires. Certains ont perdus les rames, certains les ont mais refusent de s'en servir.

Un mec arrive à côté de moi, avant qu'il s'installe je le détaille, il porte pas loin de 700 balles de fringues sur lui lunettes de soleil comprises.
J'ai un sourire bruyant, je regarde discrètement son visage orange gavé d'UV. Lui c'est sûr, c'est à bord d'un yacht qu'il traverse la vie.
Ou alors il a une barque insubmersible et des pagaies de compèt en carbone. Un drakkar assorti à sa gueule de con, avec tout un tas de gens qui rament pour lui...
Plus je l'observe, plus je lui souhaite le mal de mer.

Je ferme mon carnet dans un geste brutal, indisposée par les effluves du parfum âcre de mon nouveau voisin.
Je rassemble mes affaires avec l'impression d'avoir tout compris à la vie comme tous les trois jours à peu près, quand je me perds dans des théories fumeuses qui me consolent de ne pas avoir spécialement le pied marin. Que je liste mes forces et procède au contrôle technique de mon embarcation.

4 commentaires:

  1. Je l'aime, ton texte. Je trouve qu'il sonne raccord avec ce que je vis, parfois.
    Et stylé, comme toujours...
    Bonne journée, Georges.

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    1. Je suis contente qu'il te plaise. Il me tient à coeur. Bonne journée à toi, Anne.

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  2. Magnifique comme toujours (mais l'auto-correct propose "comme toi". Bonne idée aussi)

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